Le ministre Paul Atanga Nji a reçu le 27 avril 2026 l’ambassadeur de Chine, Xu Yong, venu lui annoncer un don alimentaire évalué à 1 637 000 000 FCFA, constitué majoritairement de riz, dont la cargaison est attendue au Port de Douala dès le mois de mai. Le scénario est presque banal. Un représentant d’une puissance étrangère vient signifier, avec courtoisie, que son pays nourrira le Cameroun. Ce rituel de la dépendance, répété à l’envi, prend pourtant une tonalité particulièrement amère à la lumière des chiffres agricoles camerounais.
Le Cameroun dispose d’une superficie de 47 millions d’hectares cultivables, dont 9,2 millions utilisées à des fins agricoles. Les terres arables stricto sensu s’étendent sur 7,2 millions d’hectares. Pourtant, seulement 1,8 million d’hectares sont effectivement mis en culture, soit 26 % du potentiel exploitable, selon le ministère de l’Agriculture et du développement rural (Minader). Un gisement foncier considérable, traversé de cinq zones agro-écologiques distinctes, où riz, maïs, tubercules et céréales pourraient prospérer à grande échelle.
Qu’on compare ce potentiel avec celui du Japon. En 2024, les terres agricoles nipponnes s’élevaient à 4,3 millions d’hectares, représentant à peine 11 % du territoire selon Nippon.com, sur un archipel montagneux et fragmenté. Les terres cultivées au Japon ne représentent que 15 % à 16 % de la superficie totale du pays. Et pourtant, malgré sa petite superficie, le Japon occupe le huitième rang mondial pour la production de riz, avec environ 50 % de ses terres agricoles dédiées à cette culture. L’équation est saisissante. Avec deux fois moins de terres agricoles, le Japon fait du riz un pilier de sa souveraineté alimentaire. Le Cameroun, lui, l’importe à tours de bras.
Les chiffres sont accablants. En 2024, les importations camerounaises de riz ont atteint 318,5 milliards de FCFA, soit une hausse de 59 % par rapport à 2023, l’Inde et la Thaïlande fournissant à eux seuls plus de 90 % du riz consommé sur le territoire. La production locale, elle, ne dépasse guère 140 710 tonnes par an, quand la demande nationale frôle 648 085 tonnes. Le déficit structurel à combler par des importations représente plus de 500 000 tonnes. Pendant ce temps, le gouvernement camerounais cherchait encore en 2019 des investisseurs pour exploiter plus de 10 000 hectares de terres aménagées pour la riziculture dans le seul département du Logone et Chari, des terres en attente de capitaux, pendant que les devises s’évaporent à l’étranger.
La balance commerciale porte les stigmates de cette inertie structurelle. Abakal Mahamat, Administrateur Délégué Général de BGFIBank Cameroun, l’a diagnostiqué sans détour lors de l’émission Sacré Matin : « La balance commerciale du Cameroun est déséquilibrée pour trois raisons : nous importons du riz, du carburant et du poisson. Aujourd’hui, près de 800 milliards FCFA de carburant sont importés chaque année. C’est énorme. » Le banquier dit vrai. En 2024, le Cameroun a dépensé 543,6 milliards de FCFA pour importer 2,11 millions de tonnes de céréales- riz et blé en tête-, contre 387,6 milliards l’année précédente. Le poisson congelé a représenté une facture supplémentaire de 167,3 milliards de FCFA en 2024, alors que le pays borde quelque 400 km de côtes poissonneuses sous-exploitées.
En 2025, le déficit commercial global du Cameroun s’est encore creusé pour atteindre 2 145,2 milliards de FCFA, en aggravation de 22,8 % par rapport à 2024. Le taux de couverture des importations par les exportations n’est plus que de 59 %. Le pays ne finance que 59 francs d’importations sur 100 par ses propres recettes d’exportation.
Des riziculteurs camerounais, interrogés sous couvert d’anonymat, l’affirment pourtant : « Le Cameroun a la capacité d’être autosuffisant dans la production et la transformation du riz. » Les terres sont là. Les zones irrigables existent. Le potentiel irrigable du Cameroun est évalué à 290 000 hectares, mais seulement une fraction est effectivement irriguée, d’après la FAO , faute d’infrastructures, de mécanisation et de volonté politique soutenue. Le gouvernement ambitionne de porter la production nationale de riz à 750 000 tonnes d’ici 2030, avec un budget de 385 milliards de FCFA, soit à peine l’équivalent d’une année d’importations de cette seule céréale.
Le don chinois de 1,637 milliard de FCFA n’est pas une aide humanitaire. C’est le signe le plus lisible d’un pays qui n’a pas encore décidé de nourrir lui-même ses 28 millions d’habitants, en attendant le vrai chiffre du nombre de camerounais.



