Bakouba Kaljop, économiste-financier [photo], invite l’Etat central du Cameroun à changer de paradigme budgétaire afin de mieux capter l’immense volume des fonds verts, qui n’attendent que des projets.
Le gouvernement vient de présenter le budget 2026 : un texte massif de 8 816,4 milliards FCFA, en hausse de 14 % par rapport à 2025. Sur le papier, l’effort paraît ambitieux : davantage de ressources, un budget record, et l’espoir d’une orientation économique plus claire. Mais derrière ces chiffres spectaculaires se cache une réalité beaucoup plus inquiétante. Le déficit budgétaire bondit pour atteindre 631 milliards FCFA, soit plus du double des 309,9 milliards de l’exercice précédent. La dette publique continue de s’alourdir, et rien n’indique que les ressources supplémentaires permettront de transformer durablement notre économie.
Pire encore : nous persistons dans un modèle qui refuse d’intégrer l’évidence. Sans transition verte, sans réforme profonde de notre secteur informel, sans réorientation stratégique vers des secteurs porteurs, le Cameroun restera prisonnier d’une croissance vulnérable et structurellement sous-performante. Ce budget 2026, malgré son ampleur, semble une fois de plus ignorer l’essentiel : préparer l’avenir plutôt que financer l’inertie.
Un budget qui grossit sans se transformer
Chaque année, les dépenses augmentent ; chaque année, les recettes stagnent ; chaque année, le déficit se creuse. Ce déséquilibre n’est pas seulement comptable : c’est le symptôme d’un système économique qui n’a pas engagé les réformes nécessaires depuis trop longtemps. Le Budget 2026 répète la même logique : financer, via davantage de dette, une économie qui, structurellement, ne crée ni assez de valeur, ni assez de fiscalité, ni assez d’attractivité pour absorber la croissance démographique.
Nous empruntons davantage, mais pour quoi faire ? Pour maintenir le fonctionnement de l’État. Pas pour préparer l’avenir.
L’angle mort le plus dangereux : l’économie verte
Alors que de nombreux pays africains ont compris qu’il faut aligner leurs budgets sur les opportunités de la finance climatique, le Cameroun tarde encore. Pourtant, le moment n’a jamais été aussi propice :
- La Banque mondiale, la BAD, le Fonds Vert pour le Climat, les investisseurs institutionnels et les marchés internationaux recherchent activement des projets verts à financer.
- Les obligations vertes se multiplient, avec des taux plus bas que les emprunts classiques.
- La transition énergétique, la gestion des déchets, la reforestation, la mobilité propre et l’agriculture durable sont des secteurs capables de créer des milliers d’emplois.
Mais dans le Budget 2026, pas de stratégie verte claire, pas de cadre budgétaire vert, pas de volonté de transformer la crise climatique en opportunité économique. Nous empruntons cher, alors que la finance verte nous tend la main.
Le secteur informel : la clé oubliée
Comment parler de croissance, de transition verte, de réduction de la dette, tout en ignorant les 85 % d’activités économiques qui se déroulent dans l’informalité ? Le secteur informel, c’est :
- Le moteur principal de l’emploi ;
- Le premier producteur de déchets ;
- Le plus gros utilisateur d’énergies polluantes ;
- Le cœur de notre agriculture vivrière ;
- La zone où se jouent les plus grandes pertes fiscales.
Pourtant, aucune stratégie budgétaire 2026 ne cherche à moderniser ces milliers de micro-activités qui pourraient devenir des piliers de l’économie verte.
Pourquoi ne pas imaginer :
- Des micro-crédits verts pour moto-taximen et petits commerçants ;
- Des coopératives de recyclage ;
- Des programmes municipaux de gestion verte des marchés ;
- Des incitations fiscales pour les TPE ;
- Des formations à faible coût sur l’énergie propre ;
- Des projets d’énergie solaire communautaire ?
La finance verte financera ces projets. Mais encore faut-il les concevoir.
La dette s’aggrave car notre économie n’évolue pas
Une dette publique n’est pas un problème en soi. Le problème, c’est une dette qui ne finance pas l’avenir.
Aujourd’hui, une partie importante de nos emprunts sert à maintenir une machine publique lourde, peu productive et incapable de stimuler la transformation économique. La dette devient alors une fuite en avant, pas un levier de modernisation.
À l’inverse, une dette intelligente, tournée vers l’économie verte, rapporte :
- En emplois ;
- En attractivité ;
- En exportations ;
- En fiscalité nouvelle ;
- En productivité énergétique.
Le Maroc, le Kenya, le Rwanda et même la Côte d’Ivoire l’ont compris. Le Cameroun attend encore.
Le temps des choix courageux est venu
Le Budget 2026 aurait dû être celui du basculement. Celui où l’on dit clairement : nous ne pouvons plus financer le passé, nous devons financer l’avenir.
Cet avenir, c’est :
- Une économie verte ;
- Un secteur informel modernisé ;
- Des villes plus propres ;
- Une agriculture résiliente ;
- Une énergie accessible et durable.
Nous ne sommes pas condamnés à l’endettement permanent. Nous sommes seulement victimes d’un manque de vision.
Si le Cameroun veut éviter la crise de la dette et sortir de sa stagnation chronique, il doit saisir l’opportunité historique de la finance climatique. C’est maintenant qu’il faut agir — tant que les financements sont encore disponibles, tant que le monde cherche des projets verts à soutenir, tant que notre trajectoire peut encore être corrigée.
L’immobilisme n’est plus une option. La transition verte, si.
BAKOUBA KALJOP
Économiste-Financier
Président de la SAS 2 Cash Enterprise



