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Exiger la hausse du capital des établissements bancaires et financiers de la CEMAC de 10 à 25 milliards de F CFA pour les banques est un filtre d’exclusion

by EDC
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D’après le Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC) Charles Menye [photo], cette régulation protège les grands, fragilise les petits et creuse l’écart entre stabilité financière et inclusion économique. La nouvelle réforme de capitalisation, au lieu de corriger cet écart structurel, le consolide.

Par Charles Menye  

La COBAC a annoncé en 2025 une nouvelle hausse du capital minimum exigé pour les établissements bancaires et financiers de la CEMAC, portant ce seuil de 10 à 25 milliards de F CFA pour les banques et de 1 à 4 milliards pour les établissements financiers (crédit-bail, sociétés de financement, institutions assimilées).  

Cette mesure, présentée comme un alignement sur les standards internationaux, risque en réalité de transformer voire fragiliser la structure du paysage financier sous régional sous le prétexte de renforcer la stabilité.

D’après le Comité Citoyen de Vigilance Financière – CEMAC (CVFC), cette stabilité, purement bilancielle, masque le risque glissement plus profond : la régulation qui devient un instrument de pouvoir capté par les grands groupes bancaires, tandis que le financement productif reste l’angle mort de la réforme.

À y regarder de près, cette réforme ne relève pas seulement de la prudence financière : elle consacre une économie de la concentration, où la stabilité devient une rente et la régulation un filtre d’exclusion. Le précédent d’un déséquilibre institutionnalisé : les entreprises « de grand standing »

Le précédent créé par la COBAC avec la reconnaissance du statut d’« entreprise de grand standing » a ouvert la voie à une régulation différenciée. En effet, cette logique n’est pas nouvelle. Sous la pression des grands groupes bancaires, la COBAC avait alors concédé une dérogation

Elle avait déjà introduit, en 2022, le statut d’« entreprise de grand standing », permettant à certaines firmes triées sur le volet – filiales de multinationales, sociétés parapubliques ou groupes pétroliers – de bénéficier de dérogations aux plafonds de concentration du risque. Alors qu’une banque ne peut normalement prêter plus de 45 % de ses fonds propres à un même client, ce statut autorisait des montants bien supérieurs. Résultat : en 2024, plus de 70% du volume total des crédits bancaires de la CEMAC étaient concentrés sur moins de 10% des emprunteurs, selon les données de la BEAC.

Cette asymétrie reproduit une économie duale : un segment bancaire surcapitalisé et surexposé au risque souverain et aux grandes entreprises, et un tissu de PME durablement exclues du financement intermédiaire. Les PME, les agriculteurs, les entrepreneurs des filières locales restaient confinés à la marge, souvent orientés vers des institutions de microfinance elles-mêmes dépendantes du refinancement bancaire.

Autrement dit, la régulation protège les grands, fragilise les petits et creuse l’écart entre stabilité financière et inclusion économique. La nouvelle réforme de capitalisation, au lieu de corriger cet écart structurel, le consolide.

Les bénéficiaires : concentration accrue et rente de stabilité. Les grandes banques transnationales et régionales. Les grands groupes bancaires contrôlent déjà plus de 65% des actifs bancaires régionaux. La hausse des seuils va renforcer leur domination : seules ces entités disposent de fonds propres proches ou supérieurs à 30 milliards de F CFA. Ce durcissement réglementaire pourrait avoir pour conséquence d’étouffer la concurrence et favoriser les rachats et accélérer la concentration du crédit dans les segments déjà solvables.

La BEAC et la COBAC

Derrière cette réforme, se profile un équilibre institutionnel aussi discret que lucratif. Plus les banques manquent de liquidité, plus elles dépendent du refinancement de la BEAC. Son guichet principal a refinancé pour 9 200 milliards de F CFA d’actifs en 2024, un record régional.

La BEAC apparaît donc comme l’un des bénéficiaires silencieux de cette configuration. En effet, la raréfaction des acteurs bancaires et la montée des exigences de fonds propres vont accentuer la dépendance du secteur au refinancement central.

Selon des données consolidées en 2025, la BEAC a déjà refinancé pour près de 700 milliards de F CFA de prêts afin de soutenir la liquidité du marché interbancaire. Ce montant, en forte hausse par rapport aux 450 milliards enregistrés en 2023, traduit un basculement vers une stabilité fondée sur la liquidité administrée plutôt que sur la vitalité du crédit productif.

Cette situation pourrait donc alimenter une rente de stabilité : les grandes banques trouvent dans le guichet de la BEAC un soutien structurel qui leur permet d’optimiser leur rentabilité sans réelle obligation de réinvestir ces ressources dans l’économie réelle. La prudence devient alors un modèle d’affaires, non un moteur de développement. 

Les grands emprunteurs de standing

Les entreprises adossées à des rentes étatiques – BTP, hydrocarbures, télécoms – captent près de 80 % des prêts supérieurs à 5 milliards de F CFA. La diffusion du risque reste concentrée : en cas de choc économique, c’est tout le système qui en supporte les coûts. La stabilité affichée devient alors une stabilité d’apparence, masquant une vulnérabilité de structure. Une régulation sans boussole : rigoureuse sur le papier, mais aveugle au terrain. Les perdants : les établissements locaux, les PME et les IMF.

Les banques locales à capitaux nationaux

Peu de banques peuvent lever 25 milliards de F CFA dans une région où la capitalisation moyenne du secteur ne dépasse pas 12 milliards. Une dizaine d’établissements risquent d’être placés sous procédure de fusion, ou de liquidation.

À cet effet, elle renforcé son service des “soins palliatifs”. En constituant un pool d’experts chargés d’intervenir dans les établissements fragiles : administrateurs provisoires, liquidateurs et restructurateurs. Leur mission : rétablir les équilibres, protéger les actifs et, si nécessaire, liquider. Mais cette érosion de la base locale réduira fortement la capacité des États à orienter le crédit vers des secteurs prioritaires comme l’agriculture ou les PME manufacturières.

Les établissements financiers (leasing, factoring, crédit-bail)

Le quadruplement du capital minimum à 4 milliards de F CFA pèsera également très lourdement sur les acteurs du financement alternatif. Or, selon la BEAC, ces institutions représentaient 34 % du financement productif non bancaire en 2023, principalement dans l’agro-industrie et le BTP local. Leur marginalisation se traduit par un manque à investir estimé à 500 milliards de F CFA sur trois ans, accentuant le recours à l’autofinancement informel.

Les institutions de microfinance (IMF)

Même si elles ne sont pas directement concernées par la réforme, les IMF de deuxième catégorie (environ 1 200 établissements) dépendent du refinancement bancaire. Une augmentation du coût de ce refinancement (+1,5 point en moyenne depuis 2024) entraîne un renchérissement du microcrédit pour les ménages et petits producteurs, fragilisant davantage l’inclusion financière. En 2025, selon la COBAC, seulement 18 % de la population adulte de la CEMAC avait accès à un crédit formel (contre 34 % en Afrique de l’Ouest).

Les contreparties productives absentes : comparaison régionale

Dans d’autres pays africains, des réformes similaires ont été accompagnées de dispositifs correcteurs destinés à maintenir le lien entre capitalisation bancaire et développement économique : Nigéria (2005) : la Banque centrale a porté le capital minimum de 2 à 25 milliards de nairas, mais a simultanément exigé que 10 % du portefeuille de crédit soit consacré aux PME et au secteur agricole. Résultat : la part du crédit aux PME est passée de 1 % à près de 7 % en cinq ans.

Ghana (2018) : lors du relèvement du capital minimum de 120 à 400 millions de cédis, l’État a créé un Fonds de Développement des PME doté de 500 millions de dollars et garanti en partie par la Banque mondiale. Kenya (2016): l’augmentation du capital a été accompagnée d’un mécanisme de plafonnement des taux d’intérêt pour les PME et d’un programme de cofinancement public-privé. Maroc (2019) : la réforme prudentielle s’est adossée au programme Intelaka, imposant que 30 % des fonds de refinancement bancaire soient fléchés vers l’entrepreneuriat jeune et féminin.

Dans la CEMAC, aucune de ces mesures d’amortissement n’a été prévue.

Aucune règle de quotas de crédit productif, ni fonds de garantie, ni ligne spéciale de refinancement à taux préférentiel n’accompagne le durcissement du capital exigé. Le Comité Citoyen de Vigilance Financière (CVFC) s’inquiète de cette régulation sans boussole qui protège le bilan mais pas la croissance.

La fausse stabilité d’une économie sous perfusion

Derrière les discours de prudence, la logique est simple : plus les banques manquent de liquidités, plus elles empruntent à la BEAC, qui encaisse les intérêts. La boucle est parfaite : la rareté du crédit crée la dépendance, et la dépendance devient une ressource. Mais cette stabilité lucrative a un coût social. Avec un crédit intérieur équivalant difficilement à 20 % du PIB régional (contre 55 % au Maghreb), la CEMAC vit sur une économie sous-bancarisée. Les jeunes entrepreneurs, les agriculteurs, les start-ups numériques ou les coopératives n’accèdent qu’à des crédits chers, courts et rares. Autrement dit : la stabilité des bilans se paie par l’instabilité du tissu productif.

Pour une régulation au service du développement

Une régulation efficace ne devrait pas se limiter à calculer les ratios de solvabilité, mais intégrer les objectifs macroéconomiques de la région. Plutôt qu’une reproduction mécanique des normes de Bâle élaborées pour les économies développées, la région aurait besoin d’un modèle de régulation proportionnée, articulant prudence et productivité. 

Cela suppose :

– un mécanisme régional de garantie du crédit aux PME ;  

– une ligne BEAC de refinancement préférentiel dédiée au financement productif ;  

– une exigence de part minimale (10 à 15 %) de crédits orientés vers les secteurs à fort impact social.

_La stabilité financière n’a de sens que si elle soutient un projet de société.

Sans finalité économique, elle devient un luxe comptable. Et une régulation coupée du terrain prépare non la résilience, mais la dépendance durable du système économique de la CEMAC.

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