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 Le passif sanglant d’un État sous malédiction financière, la longue lettre de Babissaka au pape Léon XIV, qui devra enlever « malédictions et envoûtements »

Un ingénieur financier camerounais interpelle le Pape Léon XIV avant sa visite apostolique d'avril 2026 et derrière la prière, un réquisitoire économique implacable sur six décennies de mauvaise gouvernance pétrolière et de violence d'État.

by EDC
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Le document n’est pas un mémorandum adressé au FMI, ni un rapport d’audit commandité par la Banque mondiale. C’est une lettre de six pages rédigée à genoux, mais avec des chiffres. Babissakana, ingénieur financier et laïc spiritain associé, a pris sa plume le 3 avril 2026 pour écrire au Pape Léon XIV, à quelques jours de sa visite apostolique au Cameroun prévue du 15 au 18 avril. Le ton est mystique, mais l’argumentaire est celui d’un analyste : ratios, chronologies, montants en dollars, sources officielles citées à la ligne.

Le cœur du dossier est financier. Babissakana pointe une hémorragie budgétaire que n’importe quel contrôleur de gestion qualifierait de structurelle. Sur un total estimé de recettes pétrolières revenant à l’État entre 1977 et 2006, soit environ 19,8 milliards de dollars américains, le gouvernement camerounais n’en aurait officiellement déclaré que 9,1 milliards  et seulement à partir de 1988, première année d’inscription de ces revenus au budget de l’État. Le solde, quelque 10,7 milliards de dollars, représentant 54 % de la rente, n’aurait jamais été ni déclaré ni transféré dans les caisses publiques. Un trou noir fiscal que douze programmes d’ajustement structurel négociés avec le FMI entre 1988 et 2025 n’ont pas réussi à colmater.

L’auteur y voit la marque d’un « envoûtement financier de la Présidence de la République », qui pilotait des dépenses publiques directement via la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH), hors de tout cadre légal. Le vocabulaire est théologique, mais la mécanique décrite est celle d’un circuit parallèle de trésorerie, opaque et incontrôlable.

La genèse du mal, selon l’ingénieur, remonte à 1972. Pour s’assurer la mainmise sur le bassin de Rio del Rey, découvert en 1964, la France coloniale aurait imposé au président Ahidjo le démantèlement de l’État fédéral au profit d’un État unitaire concentrant tous les pouvoirs entre les mains du chef de l’exécutif. Un « référendum de paille », écrit-il. Depuis, le « sang noir », surnom géopolitique du pétrole, coule à la Présidence sans contre-pouvoir budgétaire réel.

Les conséquences sociales sont mesurables. Le taux de pauvreté oscille autour de 37,5 % depuis 2014, quasiment inchangé. Sur 30,6 millions d’habitants, environ 11,5 millions vivent avec moins de 813 FCFA par jour, soit moins de 1,4 dollar. L’espérance de vie à la naissance, 61,8 ans en 2021, reste inférieure à la moyenne africaine (63,6 ans).

Babissakana ne s’arrête pas à la colonne des pertes financières. Il tient également un registre des pertes humaines. La crise séparatiste dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a généré, selon ses sources, plus de 6 500 morts, 1,1 million de déplacés internes et environ 121 620 réfugiés au Nigeria. Le système carcéral, lui, enregistre 58 % de détenus en attente de jugement en 2022, soit 18 561 personnes, dans des établissements fonctionnant à 177,6 % de leur capacité.

À cela s’ajoute une liste quasi-comptable de vingt religieux catholiques assassinés depuis 1982, évêques, abbés, frères dont aucun meurtre n’aurait été élucidé à ce jour. Face à cet inventaire accablant, Babissakana sollicite du Pape une réponse spirituelle calibrée : un programme d’exorcisme supervisé par le Saint-Siège et mis en œuvre par la Conférence Épiscopale du Cameroun. Mais derrière l’appel mystique, c’est une demande de rupture systémique que formule l’ingénieur financier. En nommant précisément les montants, les dates, les textes de loi contournés, il construit un dossier à charge que l’onction pontificale viendrait, peut-être, légitimer aux yeux d’un peuple qui a épuisé les recours institutionnels. La lettre se conclut sur une citation de l’Évangile de Jean. Mais elle aurait tout aussi bien pu se terminer par une note de bas de page de rapport d’audit.

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