Il est arrivé le 15 avril dans l’après-midi, à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen, sous des vivats qui couvraient le vrombissement des moteurs. Des milliers de fidèles en liesse, drapeaux du Vatican et branches de paix mêlés, attendaient depuis l’aube. Léon XIV – Robert Francis Prevost- premier pape américain de l’histoire, posait le pied sur ce que ses hôtes appellent désormais fièrement la « terre des Papes » car, après Jean-Paul II en 1985 et 1995 et Benoît XVI en 2009, le Cameroun accueille son troisième souverain pontife. Mais celui-ci n’est pas venu pour les convenances.
Le coup de férule papale au palais
Dès la première soirée, le ton est donné. Reçu en audience par le président Paul Biya, 93 ans, réélu en novembre 2025 dans la douleur dans un scrutin très contesté, Léon XIV n’a pas choisi les métaphores fleuries de la diplomatie vaticane ordinaire. Devant les autorités, la société civile et le corps diplomatique réunis au Palais de l’Unité, il a exigé, avec une clarté saisissante, que le pouvoir public restaure sa crédibilité en brisant « les chaînes de la corruption ».
La formule fait l’effet d’une bombe dans la salle. Pour le président Biya qui applaudi, cette visite constituait une opportunité de légitimation internationale après un scrutin contesté. Le pape en a décidé autrement. Dans son discours, il s’en prend également aux « multiples formes de pauvreté qui touchent encore un très grand nombre de personnes dans le contexte d’une crise alimentaire en cours » et à « la corruption morale, sociale et politique, liée surtout à la gestion des richesses qui empêche le développement des institutions ».

Dans la soirée, loin des ors du palais, Léon XIV visite l’orphelinat Ngul Zamba, où il bénit enfants et éducateurs en silence, un contrepoint délibéré, comme pour signifier que l’Église n’oublie pas ceux que le pouvoir a oubliés.
Bamenda, des ténèbres
Le jeudi 16 avril restera sans doute la journée la plus poignante de tout ce voyage africain. La ville de Bamenda, capitale de la région anglophone du Nord-Ouest, est depuis une décennie marquée par un conflit entre forces séparatistes et légitimistes. Cette guerre sécessionniste a causé plusieurs milliers de morts et déplacé plusieurs centaines de milliers de personnes. Depuis fin 2016, le conflit armé a fait plus de 6 000 morts et un million de déplacés, selon l’ONG International Crisis Group.
Léon XIV atterrit à Bamenda, et descend vers la cathédrale Saint-Joseph. Une famille de déplacés internes, originaire de Mbiame, résidant actuellement à Bamenda, décrit un quotidien qui a basculé « dans les ténèbres ». « J’ai abandonné tout ce que je possédais », confie Denis Salo, le père de famille, évoquant pertes humaines et précarité. L’imam de Buea témoigne lui aussi. Cinq voix. Cinq fractures d’un pays.
Le pape écoute. Puis prend la parole, en anglais. Ce qu’il dit alors sort de tout cadre protocolaire. « Dieu ne nous a jamais abandonnés ! En Lui, dans sa paix, nous pouvons toujours recommencer. »
S’appuyant sur la prophétie d’Isaïe, il déclare. « Combien vos pieds sont beaux eux aussi, couverts de la poussière de cette terre ensanglantée, mais fertile, de cette terre outragée, mais riche en végétation et généreuse en fruits. »
Puis vient l’image qui restera gravée dans les mémoires. Sa métaphore la plus forte : « Ne soyez pas les vecteurs de la division, mais soyez l’huile qui se répand sur les blessures humaines pour les apaiser et les guérir. »

À la messe célébrée, à l’aéroport de Bamenda rénové pour l’occasion, le pape monte encore d’un cran dans la fermeté politique. « Le monde est en train d’être ravagé par une poignée de tyrans, mais il est maintenu uni par une multitude de frères et sœurs solidaires ! » fustige-t-il. « Ceux qui dépouillent votre terre de ressources investissent généralement une grande partie des profits dans les armes, dans une spirale de déstabilisation et de mort sans fin », ajoute-t-il, visant sans les nommer les puissances prédatrices qui alimentent les conflits africains. Puis, comme un appel à sursaut collectif. « C’est le moment de changer, de transformer l’histoire de ce pays. Aujourd’hui et non demain, maintenant et non dans le futur. »
Douala, « Viva il Papa »
Le vendredi 17 avril, la scène bascule dans le registre de la communion populaire. Sur l’esplanade du stade Japoma, des fidèles ont un peu attendu, sous une forte chaleur du soleil, 32°C pour apercevoir le chef de l’Église catholique, beaucoup portant une tenue à son effigie. Marguerite Tedga, 72 ans, a passé la nuit sur place avec des amies. « C’est un accomplissement d’une vie chrétienne. Quand j’étais petite, je pensais qu’on ne pouvait pas voir le pape avec nos deux yeux. »
Quelque 120 000 personnes se sont rassemblées autour du stade Japoma, loin du million espéré par les autorités, mais une ferveur qui ne se compte pas en chiffres. La papamobile entre. La foule hurle « Viva il Papa ».
Léon XIV s’empare du récit de la multiplication des pains et des poissons et en fait une méditation sociale et spirituelle d’une densité rare. « Jésus nous demande aujourd’hui : comment allez-vous faire pour résoudre le problème ? » La question, dit-il, n’est pas réservée aux puissants. Elle s’adresse à chacun, pères et mères de famille, pasteurs, dirigeants. « Chaque fois que nos yeux croisent ceux de nos frères et sœurs qui manquent du nécessaire, ces yeux nous renvoient à notre responsabilité. »
Il exhorte particulièrement les jeunes à refuser « toutes formes d’abus et de violences », leur donnant en exemple le bienheureux Floribert du Congo, qui avait refusé la corruption. Dans l’après-midi, revenu à Yaoundé, Léon XIV prononce à l’Université catholique d’Afrique centrale (UCAC) ce qui constitue peut-être la réflexion la plus intellectuellement dense de tout son séjour camerounais. Il évoque « la face sombre de la dévastation sociale et environnementale provoquée par la poursuite sans relâche des matières premières » et déclare que le continent africain « devait se libérer du fléau de la corruption », déclenchant une ovation.

Des mots qui restent
Ce samedi 18 avril, à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen, une cérémonie officielle d’au revoir s’est déroulée de membres du gouvernement, de responsables religieux et de fidèles venus nombreux saluer une dernière fois le Souverain pontife. Léon XIV s’envole pour l’Angola. Il laisse derrière lui un pays qui se demande si les mots pourront devenir des actes.
Car c’est bien la question que pose cette visite historique. Les acteurs politiques et militaires camerounais entendront-ils cet appel ou la cathédrale de Bamenda ne sera-t-elle qu’un beau souvenir dans une crise qui s’éternise ? La devise choisie par Léon XIV pour ce voyage, « En celui qui est un, soyons un », résonne comme un défi lancé à toute une nation. Un défi que lui seul ne peut relever.



