L’affaire a éclaté le samedi 9 mai 2026. Un article de Bloomberg News, repris en cascade par les journaux de la zone CEMAC, attribue à David Cowan, Managing Director et économiste en chef de Citi pour l’Afrique, une recommandation sans détour. Dévaluer le franc CFA afin de dynamiser la croissance économique et d’enrayer l’érosion des réserves de change de la sous-région. En quelques heures, la note circule dans les cercles financiers de Douala, Libreville et Brazzaville, ravivant le souvenir traumatique de janvier 1994, lorsque la parité du franc CFA avait été brutalement divisée par deux.
Mais la réalité du document original serait bien plus nuancée que ce qu’en a rapporté le média américain. Interpellé publiquement le lundi 11 mai par Ange Ngandjo, banquier et consultant, qui lui demandait une copie intégrale de sa note pour lui adresser une réponse argumentée, David Cowan a répondu sans ambages. « Malheureusement, Bloomberg News a complètement déformé mes propos. Veuillez les contacter pour leur demander des explications. » Une mise au point cinglante, qui déplace la responsabilité de la polémique vers la rédaction du célèbre organe financier et son journaliste Ray Ndlovu, signataire de l’article incriminé.
À y regarder de plus près, la note de Citi ne prédit effectivement pas une dévaluation imminente du franc CFA. Elle formule un scénario conditionnel, évaluant la probabilité d’un tel ajustement à l’aune de plusieurs indicateurs de tension : niveau des réserves de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), trajectoire des comptes extérieurs des six États membres, exposition aux cours du pétrole et capacité de la zone à honorer ses engagements en devises.
La note correspond à une analyse économique formulée dans un contexte marqué par les interrogations croissantes autour des réserves de change de la CEMAC et de la solidité de son régime monétaire. Contrairement à ce qu’a laissé entendre une lecture rapide, le document de Citi ne prédit pas une dévaluation imminente.
Cette confusion entre analyse conditionnelle et recommandation ferme n’est pas anodine. La perception des analystes étrangers pèse sur le coût de financement des États de la zone. Un simple rapport, même prudent dans sa formulation, peut élargir les spreads sur les eurobonds gabonais ou camerounais et compliquer les prochaines levées de fonds. En clair, la distorsion médiatique a des effets bien réels sur les marchés.
La BEAC campe sur ses positions
Sur le fond, les autorités monétaires de la zone n’ont pas attendu la polémique Bloomberg pour réaffirmer leur ligne. Le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a été catégorique. « La dévaluation n’est pas à l’ordre du jour. Pas en 2024, pas en 2025, pas en 2026, pas en 2027. Les rumeurs sont totalement infondées. » Il a par ailleurs précisé que les réserves de change, projetées à 4,52 mois de couverture des importations à fin 2026, devraient remonter à 4,70 mois en 2027, offrant une marge de manœuvre que les partisans de la dévaluation, selon lui, s’obstinent à ignorer.
Reste que l’affaire soulève une question de fond sur la responsabilité éditoriale des grands médias financiers internationaux lorsqu’ils traitent des économies africaines. Pour Ange Ngandjo, la sortie de Citi « s’apparente à une attaque directe à la souveraineté économique et monétaire de la CEMAC ». Il invite Bloomberg News et son journaliste à « prendre connaissance des données et avis factuels des experts locaux d’une zone quand ils veulent parler d’elle ». Une exigence de rigueur qui, au-delà du cas d’espèce, résume l’ambition légitime d’une région qui entend désormais maîtriser le récit de sa propre économie.



