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Bassek Ba Kobhio : héritage d’un industriel cinématographique, aux thématiques d’une actualité éternelle

Réalisateur, écrivain, producteur et fondateur du festival Écrans Noirs de Yaoundé, le Camerounais Bassek Ba Kobhio s'est éteint ce jour, en laissant derrière lui une œuvre qui a reconfiguré le regard du cinéma africain sur lui-même.

by Manuella Nemaleu
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Le cinéma africain perd l’un de ceux qui ont contribué à lui donner une colonne vertébrale. Bassek Ba Kobhio, figure du septième art camerounais et panafricain, s’en est allé après avoir consacré sa vie à une seule conviction : l’Afrique devait se raconter elle-même, avec ses propres mots, ses propres images et ses propres contradictions. Romancier avant d’être cinéaste, il avait compris que la fiction était un espace politique, un territoire où les questions que l’on n’ose pas poser dans la rue trouvent une tribune.

Sa carrière de réalisateur s’étend sur une vingtaine d’années et compte une dizaine d’œuvres, longs-métrages, documentaires et moyens-métrages confondus. Mais c’est avec trois longs-métrages de fiction qu’il a forgé son identité cinématographique et sa place dans l’histoire du cinéma subsaharien.

Sango Malo (1991), son premier long-métrage, est une adaptation de son propre roman. L’histoire se déroule à Lebamzip, un village du Cameroun dans la Région du Centre, département de la Lékié, où Bernard Malo, un jeune instituteur, est affecté. Face au directeur d’école arc-bouté sur des programmes hérités de la colonisation et face au chef de village gardien d’un ordre ancien, Malo choisit d’enseigner autrement : l’agriculture, les coopératives, l’émancipation par la connaissance du réel. Le film s’impose comme une réflexion sur l’éducation post-coloniale, la résistance à l’ordre établi et la responsabilité de l’intellectuel vis-à-vis de sa communauté. Trente ans après sa sortie, Sango Malo figure dans les programmes universitaires de plusieurs pays africains et demeure une référence dans les débats sur les politiques éducatives du continent.

Quatre ans plus tard, Le Grand Blanc de Lambaréné (1995) confirme que Bassek Ba Kobhio n’a pas l’intention de faire du cinéma sans risque. Le film porte un regard critique sur Albert Schweitzer, médecin alsacien, prix Nobel de la Paix, dont la figure humanitaire est revisitée à travers le prisme des populations gabonaises qu’il soignait. En montrant l’envers du décor de cette relation, le paternalisme, la distance, la condescendance, le réalisateur touche à un sujet que le monde occidental n’était pas prêt à entendre. Le film reçoit une reconnaissance à l’international mais suscite aussi des résistances, ce qui est souvent le signe que le cinéaste a posé la main sur quelque chose de vrai.

En 2003, Le Silence de la forêt, co-réalisé avec le Centrafricain Didier Ouénangaré, complète une trilogie thématique sur la rencontre, la domination et la dignité. Un intellectuel africain part à la découverte des Pygmées de Centrafrique et se retrouve confronté à ses propres préjugés. Le film explore ce que signifie appartenir à un continent sans pour autant connaître ses marges, ses peuples, ses silences. C’est un film sur l’altérité intérieure, sur ce que les Africains ignorent d’eux-mêmes.

Au-delà de la fiction, il a signé plusieurs documentaires dont Musique s’en va-t-en guerre (1997), consacré aux liens entre culture musicale et histoire, et a produit des téléfilms comme Les Voyeurs professionnels et Le Meilleur et le Pire (2004), ainsi que La Poule aux œufs d’or (2008), qui témoignent d’une curiosité constante pour les récits de son époque.

Mais l’héritage de Bassek Ba Kobhio ne se mesure pas seulement en nombre de films. En fondant Les Écrans Noirs, festival international du film de Yaoundé, il a construit une maison pour le cinéma africain sur le sol africain. Dans un contexte où les cinéastes du continent devaient souvent attendre Cannes, Carthage ou Ouagadougou pour exister aux yeux de l’industrie, les Écrans Noirs ont offert un espace de diffusion, de débat et de reconnaissance à domicile. Le festival est devenu, au fil des années, un rendez-vous pour les professionnels du cinéma africain et un point d’ancrage pour les nouvelles générations de réalisateurs camerounais et centrafricains qui cherchaient une scène où poser leur travail.

Fondateur, producteur via sa société Les Films Terre Africaine, auteur et réalisateur, Bassek Ba Kobhio a occupé chacun de ces postes avec la même ligne directrice. Il croyait que le cinéma africain n’avait pas à demander la permission d’exister, ni à s’excuser de regarder ses propres plaies. Ce qu’il a bâti, une œuvre, un festival, une école de pensée, reste. C’est peut-être cela, la définition d’un bâtisseur.

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