La Caisse Autonome d’Amortissement (CAA) a publié le 15 mai 2026 sa note de conjoncture mensuelle sur la dette publique au Cameroun. Il en ressort qu’au 31 mars 2026, l’encours total de la dette publique du Cameroun s’établit à FCFA 15 416 milliards. A la fin 2024, la dette s’élevait déjà à 14 237 milliards de FCFA. Cette dynamique n’intègre pas tout le stock de la dette flottante correspondant aux engagements de l’État non réglés. Autrement dit, une partie significative de la dette intérieure accumulée sur des décennies n’est pas encore reconnue officiellement et intégrée dans les statistiques publiques.
Un niveau encore sous les seuils, mais avec des signaux d’alerte
La CAA se veut rassurante : avec 44,3 % du PIB au 31 mars 2026, le Cameroun reste inférieur au plafond de 50 % fixé par sa propre stratégie d’endettement à moyen terme et très en deçà du critère de convergence de la CEMAC fixé à 70 %. Cependant, le FMI et la Banque Africaine de Développement maintiennent le pays dans la catégorie des économies à risque de surendettement élevé, en raison de la faiblesse des recettes fiscales intérieures face au volume des échéances à court terme et au coût croissant du refinancement sur des marchés de capitaux de plus en plus sélectifs.
Des conséquences budgétaires lourdes
La première conséquence tangible est l’explosion du service de la dette. Selon la loi de finances initiale 2025, ce poste absorbait près de 37 % des recettes budgétaires, dons compris, pour un montant total de 2 065,5 milliards de FCFA, en hausse de plus de 50 % par rapport à 2024. Pour 2026, la pression se maintient : au seul premier trimestre 2026, l’État avait déjà mobilisé 445,3 milliards de FCFA pour honorer ses engagements envers ses créanciers, soit 18,4 % du volume de remboursements prévu pour l’ensemble de l’exercice.
Une autre conséquence structurelle est la dépendance aux nouveaux emprunts pour boucler le budget. Plus de 35 % des ressources nécessaires au fonctionnement de l’État en 2026 proviendront de nouveaux emprunts. Avec des recettes internes projetées à 5 887 milliards de FCFA et un besoin de financement de 3 104,2 milliards, le ratio dette nouvelle/recettes propres atteint 52,7 %.
La structure de la dette est également préoccupante : la part des emprunts extérieurs représente 64,5 % de l’encours total contre 35,5 % pour la dette intérieure. Cette prépondérance du financement extérieur incite à la prudence, notamment en période de fluctuations des conditions financières internationales et de resserrement des conditions d’accès au crédit.
L’usage des emprunts : entre développement affiché et arriérés préoccupants
Pour la CAA, l’augmentation de l’endettement reflète surtout les besoins de financement liés aux projets d’infrastructures et aux autres investissements engagés par l’État, notamment dans le cadre de la Stratégie Nationale de Développement SND30. La loi de finances 2026 détaille ces affectations : des tirages de 826,7 milliards de FCFA sur les prêts projets, 1 000 milliards d’emprunts extérieurs, 167,8 milliards de financements exceptionnels, 120 milliards d’appuis budgétaires, 589,7 milliards d’emprunts bancaires et 400 milliards d’émissions de titres publics sur le marché monétaire.
Un signal alarmant de la note de conjoncture publiée par la CAA concerne la dette flottante et les restes à payer (RAP). À fin 2024, l’encours de la dette flottante de l’administration centrale est estimé à environ 411,5 milliards de FCFA, dont la dette salariale représente 73,7 % des engagements flottants. La CAA préconise à ce titre de renforcer le contrôle budgétaire pour éviter l’accumulation de nouveaux engagements non structurés et d’accélérer l’apurement progressif des arriérés. À fin septembre 2025, ces impayés atteignaient encore 485,4 milliards de FCFA, un niveau qui pèse sur la trésorerie des fournisseurs de l’État et sur l’activité des entreprises dépendantes de la commande publique.
Des fonds décaissés lentement, avec d’immenses réserves non utilisées
Un paradoxe majeur ressort des notes de conjoncture : des montants considérables d’emprunts signés ne sont pas encore utilisés. Le Cameroun dispose de 5 641,9 milliards de FCFA de financements extérieurs non décaissés au 30 septembre 2025, soit environ 1,5 fois le besoin de financement 2026. Cela signale des difficultés d’absorption et de mise en œuvre des projets, un problème récurrent que les institutions soulignent depuis plusieurs années.
Une spirale de refinancement préoccupante
La stratégie de « refinancement de la dette par la dette » est caractéristique d’un État sous pression financière : le Cameroun emprunte aujourd’hui à des taux plus élevés pour rembourser des dettes contractées à des conditions plus favorables, creusant ainsi le déficit structurel. Par ailleurs, des chantiers majeurs comme la restructuration de la SONARA ou la rationalisation des dettes croisées des entreprises publiques restent inachevés, limitant l’impact transformateur des programmes de financement et leur appropriation nationale.
Les effets néfastes de la dette flottante sur l’économie
La composition de cette dette est particulièrement révélatrice des tensions qui traversent les finances publiques camerounaises. Cette composante reste dominée par la dette salariale (73,7 %), suivie de la dette commerciale (16,9 %), de la dette fiscalo-douanière (6,7 %), de la dette locative (2,2 %), de la dette sociale (0,4 %) et des indemnisations (0,1 %). La prééminence des arriérés salariaux, près des trois quarts de l’encours, traduit des manquements récurrents de l’État envers ses propres agents : fonctionnaires, contractuels, retraités dont les droits n’ont pas été honorés à temps. La dette commerciale, qui représente près d’un sixième du total, pèse quant à elle sur les entreprises privées prestataires de l’État, souvent des PME dont la survie dépend des paiements publics.
La dette flottante ne se limite pas à l’administration centrale. La dette des collectivités territoriales décentralisées reste marginale, à 26 milliards de FCFA, mais elle est composée à 60,8 % de dette flottante. Des efforts continus sont déployés pour améliorer la comptabilisation et la traçabilité de cette dette, à travers une collaboration renforcée entre le ministère des Finances, le ministère de la Décentralisation et le Comité national de la dette publique. Du côté des entreprises et établissements publics, la composition de leur dette reste dominée par les créances intérieures, évaluées à 53,8 %, essentiellement constituées de dettes bancaires et de dettes flottantes.
Au-delà des chiffres officiels, des doutes sérieux subsistent sur l’exhaustivité du recensement. Selon le Rapport sur l’exécution de la loi de finances 2024, entériné par la Chambre des comptes de la Cour suprême du Cameroun en septembre 2025, l’État camerounais porte également des passifs conditionnels importants liés aux partenariats public-privé, estimés à 4 895 milliards de FCFA, soit environ 14,2 % du PIB. Tant que les projets se déroulent normalement, ces engagements restent hors du calcul de la dette, mais en cas de défaillance, ils peuvent se transformer rapidement en dette ferme.
Quelles recommandations ?
Il n’y a pas mille choses à faire. Le Cameroun doit augmenter ses ressources pour payer ses dettes. Cela passe principalement par trois actions : la discipline budgétaire (limiter la dilapidation des fonds), augmenter les recettes fiscales et créer la richesse. Nos recherches récentes à l’université de Maroua et à publier, montrent que les citoyens camerounais fuient les impôts non pas forcément parce qu’il y a pression fiscale, mais à cause de l’image négative de l’administration fiscale.



