Parti de Yaoundé le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé » présenté comme temporaire, Paul Biya, 93 ans, n’est toujours pas rentré cinquante jours plus tard, sans image, sans déclaration ni date de retour officielle. Sur le plan strictement financier, ce silence prolongé n’est pas un non-événement. Il percute directement la grille de lecture des agences de notation, qui avaient précisément fait de la succession le facteur central de leur perspective négative sur la signature souveraine camerounaise.
Le constat n’est pas nouveau. Dès avril 2026, Fitch avait maintenu sa note B assortie d’une perspective négative, mettant en avant des fondamentaux macroéconomiques solides mais des indicateurs de gouvernance faibles, tout en observant que le risque d’une transition désordonnée avait diminué sans disparaître après la réforme constitutionnelle d’avril, créant le poste de vice-président.
Moody’s, de son côté, campe le Cameroun à Caa1 perspective stable, en pointant explicitement l’absence de plan clair de succession et la forte centralisation de la prise de décision comme sources d’incertitude. S&P, enfin, avait été la première à formaliser ce risque, jugeant que le pays fonctionne dans un cadre très centralisé où le transfert de pouvoir n’a jamais encore été testé.
Or c’est précisément ce test qui est en cours et qui, pour l’instant, tourne au vide institutionnel plutôt qu’à la démonstration de résilience attendue. La révision constitutionnelle du 14 avril 2026 avait recréé la fonction de vice-président pour répondre à cette angoisse actuarielle classique des pays à pouvoir personnel prolongé. Mais ce poste, censé garantir la continuité de l’État, n’a toujours pas été pourvu, ce qui prive le dispositif de tout effet stabilisateur immédiat sur la perception du risque politique.
Les signaux d’atonie décisionnelle s’accumulent. Depuis le départ du président, seuls quelques décrets liés aux forces de défense ont été signés, sans aucune signature sur les dossiers économiques ou sociaux à très forte valeur. Neuf mois après sa prestation de serment, le chef de l’État n’a toujours pas formé de nouveau gouvernement, un délai qui gèle de facto les arbitrages budgétaires et les nominations attendues par les partenaires techniques et financiers, notamment dans la perspective d’un nouveau programme du FMI évoqué par Fitch pour 2026.
Le marché de la dette a déjà réagi, à sa mesure. Le 9 juillet 2026, Fitch a attribué la note B, perspective négative, à une obligation à court terme en devises récemment émise par l’État, alignée sur la note souveraine. Un signal de prudence plutôt qu’une dégradation, mais un signal tout de même, dans un contexte où les incertitudes liées à la succession figurent explicitement parmi les fragilités structurelles citées par l’agence.
Sur les fondamentaux, le tableau reste pourtant contrasté et loin d’un scénario de rupture. L’encours de la dette publique s’élevait à 14 442 milliards FCFA, soit 44,7 % du PIB en mars 2025, en deçà certes du plafond de 50 % fixé par la stratégie d’endettement à moyen terme, avec un déficit budgétaire projeté à seulement 1 % du PIB sur 2025-2026 selon Fitch. La croissance, tirée par Nachtigal et l’extension du port de Kribi, reste également solide. Mais ces marges de manœuvre macroéconomiques ne suffisent pas à effacer le risque de gouvernance. Les restes à payer supérieurs à trois mois atteignaient encore 412 milliards FCFA en mars 2025, et les arriérés intérieurs 560 milliards FCFA en 2025, deux indicateurs sensibles à toute paralysie prolongée de la chaîne de décision.
Pour les investisseurs et bailleurs internationaux, le message qui se dégage de ces cinquante jours est donc double. D’une part, la résilience budgétaire et la trajectoire de la dette continuent de plaider, à moyen terme, pour un maintien de la note B/Caa1/B- plutôt qu’une dégradation immédiate. D’autre part, l’épreuve concrète du nouveau dispositif de succession, celle-là même que les agences attendaient pour crédibiliser la réforme d’avril, se solde pour l’instant par une vacance de fait non comblée, ce qui alimente la prime de risque politique déjà intégrée dans le coût de la dette camerounaise sur les marchés régionaux et internationaux.
