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Dr. Ayissi Etoh: la fiscalité doit reposer sur un principe, chacun contribue selon sa capacité et chacun doit voir l’utilité de sa contribution

Dans cet entretien, l’économiste passe au crible la place des dépenses fiscales, l’économie dite informelle et comment l’ont pourrait la capitaliser. L’invité ne manque pas de dévoiler les leviers sur lesquels le pouvoir devrait s’appuyer pour stimuler la citoyenneté fiscalité à tout agent économique.

by EDC
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Le Cameroun cherche à améliorer la mobilisation de ses recettes publiques. Pourquoi la collecte fiscale reste-t-elle un enjeu aussi important pour notre économie et pour le financement du développement ?

Je dirais d’abord que l’impôt n’est pas simplement une obligation du citoyen : c’est l’un des instruments fondamentaux de financement de l’État et donc du développement.

En 2026, le FMI estime les recettes fiscales du gouvernement central camerounais se chiffrent à environ 12,1 % du PIB. C’est encore relativement faible au regard des besoins du pays. Dans le même temps, les dépenses publiques doivent financer l’éducation, la santé, les routes, l’énergie, la sécurité, la décentralisation et l’investissement productif.

La théorie des finances publiques nous enseigne qu’un État qui dispose d’une base fiscale insuffisante a trois choix : réduire ses dépenses, s’endetter davantage ou augmenter progressivement ses recettes. Or l’endettement a lui-même un coût.

Le problème n’est donc pas simplement de faire payer davantage ceux qui paient déjà. Il faut élargir l’assiette fiscale, réduire les fuites, moderniser l’administration et améliorer le civisme fiscal.

Pour moi, la fiscalité doit reposer sur un principe simple : chacun contribue selon sa capacité, et chacun doit pouvoir voir l’utilité de sa contribution. C’est ainsi que l’on construit progressivement la confiance entre le citoyen et l’État.

Comment faut-il évaluer une exonération fiscale ? Quels critères économiques devraient permettre de déterminer si une entreprise ou un secteur mérite réellement un avantage fiscal?

À mon sens, une exonération fiscale doit être considérée comme un investissement public, et non comme un cadeau fiscal. La question fondamentale est donc, combien l’État renonce-t-il à percevoir, et quel bénéfice économique et social obtient-il en retour ?

Il faut au minimum cinq critères : l’investissement réellement réalisé, les emplois créés, la valeur ajoutée locale, les exportations et les recettes fiscales futures. Il faut également vérifier l’additionnalité : l’entreprise aurait-elle investi sans l’avantage fiscal ?

C’est important parce que le FMI estime les dépenses fiscales du Cameroun à environ 1,8 % du PIB, soit 14,1 % des recettes fiscales non pétrolières. Certaines exonérations n’ont pas produit les investissements ou emplois attendus.

Je proposerais donc des exonérations ciblées, temporaires, transparentes et évaluées périodiquement, avec une clause d’extinction automatique.

L’objectif n’est pas de supprimer les incitations à l’investissement, mais de faire en sorte que chaque franc CFA de recette abandonnée produise un bénéfice économique supérieur à son coût budgétaire.

L’évasion et la fraude fiscales privent-elles davantage l’État de ressources que le niveau relativement faible de certains taux d’imposition ? Et quels sont leurs effets sur la concurrence entre entreprises formelles ?

Il faut distinguer le niveau du taux d’imposition de la capacité réelle à collecter l’impôt. Un taux élevé avec une faible conformité peut rapporter moins qu’un taux raisonnable appliqué à une base fiscale large.

Le cas camerounais est révélateur : le ratio des recettes fiscales du gouvernement central est d’environ 12 % du PIB, alors que le FMI estime qu’un ratio inférieur à 15 % peut compliquer le financement durable des fonctions essentielles de l’État.

La fraude et l’évasion créent surtout un problème de neutralité fiscale. L’entreprise formelle qui déclare correctement ses revenus, paie ses cotisations et respecte les normes supporte des coûts que son concurrent qui dissimule une partie de son activité peut éviter. C’est une distorsion de concurrence.

La solution n’est cependant pas de multiplier les contrôles indistinctement. Il faut digitaliser, croiser les données fiscales et douanières, développer la facturation électronique et utiliser des contrôles fondés sur le risque. Le FMI souligne justement les progrès du Cameroun dans cette direction.

Notre principe doit être simple : élargir l’assiette plutôt qu’alourdir continuellement la charge de ceux qui paient déjà.

 On parle souvent de l’économie informelle comme d’un problème fiscal. Mais des millions de Camerounais en dépendent pour vivre. Comment élargir l’assiette fiscale sans transformer la fiscalité en une charge supplémentaire pour les petits commerçants, artisans, agriculteurs et travailleurs indépendants ?

Il faut d’abord changer de philosophie : l’économie informelle n’est pas seulement un problème fiscal ; c’est aussi un réservoir d’activité, d’emplois et d’entrepreneuriat. Notre objectif ne doit donc pas être de taxer davantage les plus petits, mais de formaliser progressivement l’activité.

La théorie des finances publiques nous enseigne que l’élargissement de l’assiette est préférable à l’augmentation des taux. Or le Cameroun ne collecte qu’environ 12 % du PIB en recettes fiscales centrales, selon le FMI en 2026.

Je privilégierais une fiscalité simple et proportionnelle pour les très petites activités, avec des seuils adaptés, le paiement numérique et un coût administratif minimal. Mais surtout, la formalisation doit apporter quelque chose : accès au crédit, protection sociale, marchés publics, formation et sécurité juridique.

Il faut également mieux distinguer le petit vendeur de rue de la grande activité commerciale dissimulée. La justice fiscale exige cette proportionnalité.

Notre principe est donc clair : formaliser avant de fiscaliser fortement, accompagner avant de sanctionner, et élargir l’assiette plutôt qu’alourdir la charge des plus vulnérables.

 Le problème n’est-il pas également celui de la confiance ? Pourquoi un citoyen accepterait-il plus facilement de payer l’impôt s’il ne voit pas clairement le lien entre ce qu’il paie et la qualité des services publics qu’il reçoit ?

Absolument. En finances publiques, nous parlons du contrat fiscal : le citoyen accepte l’impôt lorsqu’il estime que la contribution est équitable et que l’État transforme cette ressource en biens et services publics.

Le FMI souligne en 2026 que l’absence de confiance réduit le consentement à l’impôt lorsque les citoyens ne voient pas d’amélioration tangible dans les infrastructures, la santé ou l’éducation.

Il existe même une donnée intéressante : une étude du FMI portant sur 32 pays africains estime qu’une hausse de 1 % de la proportion de citoyens ayant peu ou pas confiance dans l’administration fiscale est associée à une baisse de 0,22 % de l’efficacité de la TVA.

C’est pourquoi il faut agir sur les deux côtés : mieux collecter et mieux dépenser. Le citoyen doit pouvoir comprendre combien l’État collecte, où va l’argent et quels résultats sont obtenus.

Je défends donc une fiscalité fondée sur trois principes : équité, transparence et responsabilité. La confiance ne se décrète pas ; elle se construit lorsque le citoyen constate que son impôt devient effectivement une route, une école, un hôpital, de l’électricité ou une sécurité meilleure.

 Parlons des subventions. Les subventions, notamment celles liées aux produits énergétiques, sont-elles toujours le meilleur instrument pour protéger le pouvoir d’achat des populations, ou faudrait-il privilégier des mécanismes d’aide mieux ciblés ?

Je pense qu’il faut distinguer la protection du pouvoir d’achat et la subvention du prix. Une subvention généralisée peut sembler sociale, mais elle coûte cher au budget et profite aussi aux ménages qui consomment davantage d’énergie.

Le FMI recommande précisément pour le Cameroun de poursuivre la réforme des subventions aux carburants, avec un mécanisme automatique de fixation des prix accompagné d’une aide ciblée aux populations vulnérables.

En finances publiques, le principe est celui de l’efficacité redistributive : avec une même dépense budgétaire, il vaut mieux transférer directement davantage aux ménages qui en ont réellement besoin.

Je ne propose donc pas de supprimer brutalement toute protection. Il faut une transition progressive : transferts sociaux ciblés, soutien temporaire au transport collectif, protection des activités essentielles et mécanismes de compensation lorsque les prix augmentent.

Le principe de Sauver Cameroun serait simple : protéger les personnes plutôt que subventionner indistinctement les prix. Et les économies réalisées doivent être réorientées vers l’éducation, la santé, l’énergie et les infrastructures productives.

Peut-on augmenter les recettes fiscales tout en réduisant la pression fiscale sur les entreprises qui investissent, créent des emplois et produisent localement ?

Oui, c’est précisément le sens d’une politique d’élargissement de l’assiette fiscale. Il ne s’agit pas nécessairement d’augmenter les taux, mais de faire contribuer une base économique plus large.

Le FMI estime que les recettes fiscales centrales du Cameroun représentent environ 12 % du PIB, avec un potentiel d’amélioration important. La productivité de l’impôt sur les sociétés est également faible : malgré un taux nominal de 30 %, sa productivité est estimée à environ 0,08, contre des médianes de 0,10 en Afrique subsaharienne et 0,12 dans les pays à revenu intermédiaire inférieur.

Cela signifie qu’il faut agir sur la conformité, la digitalisation, la facturation électronique, le croisement des données, la lutte contre la fraude et la rationalisation des exonérations.

En parallèle, les entreprises qui investissent réellement, créent des emplois et développent la production locale peuvent bénéficier d’incitations temporaires, transparentes et évaluables.

C’est une fiscalité de croissance : moins de pression sur l’activité productive, mais une assiette plus large et davantage de contribuables effectivement intégrés au système fiscal.

Au-delà de la collecte, la question est aussi celle de l’utilisation de l’argent public. Comment améliorer la transparence, la discipline budgétaire et l’efficacité de la dépense afin que chaque franc CFA supplémentaire collecté produise davantage de valeur économique et sociale ?

C’est une question fondamentale. En finances publiques, mobiliser davantage de recettes n’a de sens que si chaque franc CFA supplémentaire est transformé en valeur publique. Le citoyen doit donc regarder les deux côtés du contrat fiscal : combien l’État collecte et comment il dépense.

Le budget camerounais 2026 prévoit 8 816 milliards FCFA, dont environ 2 026 milliards d’investissements publics. Il faut maintenant mesurer non seulement les montants engagés, mais surtout les résultats obtenus : kilomètres de routes livrés, mégawatts supplémentaires, salles de classe construites, délais et coûts des projets.

Je propose trois principes : transparence, contrôle et performance. Tous les grands projets doivent avoir un coût, un calendrier, des indicateurs et un responsable clairement identifiés.

Le FMI souligne encore des défis dans le contrôle des engagements, la gestion de trésorerie et les procédures exceptionnelles.

Enfin, la commande publique doit être davantage digitalisée et évaluée.

La bonne gouvernance, ce n’est pas dépenser moins à tout prix : c’est obtenir davantage de résultats avec chaque franc dépensé.

Concrètement, si Sauver Cameroun devait mettre en œuvre une réforme globale des finances publiques, quelles seraient les mesures prioritaires ?

Nous proposerions une réforme en cinq axes cohérents.

Premièrement, élargir l’assiette fiscale par la digitalisation, la facturation électronique, le croisement des données fiscales et douanières et une meilleure taxation de l’économie numérique.

Deuxièmement, revoir les exonérations : elles doivent être temporaires, transparentes, ciblées et évaluées. Le FMI estime que les incitations et exonérations représentent près de 2 % du PIB.

Troisièmement, combattre la fraude et l’évasion fiscale avec des contrôles fondés sur le risque, plutôt qu’une pression indistincte sur les contribuables déjà en règle.

Quatrièmement, formaliser progressivement l’économie informelle : fiscalité simplifiée, paiement numérique, accès au crédit, protection sociale et accompagnement, avant toute sanction lourde.

Cinquièmement, réformer les subventions pour mieux cibler les ménages vulnérables et réorienter progressivement les économies vers l’éducation, la santé, l’énergie et les infrastructures.

Notre philosophie est simple : élargir l’assiette, améliorer la dépense et renforcer la confiance. Nous ne voulons pas simplement demander davantage au citoyen ; nous voulons construire un État qui utilise mieux les ressources qui lui sont confiées.

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