Home » Agro-industrie : Opalm, Camvert, Groupe Jean Fotso II, Sorac, la filière camerounaise de l’huile de palme entre dans une ère de reconfiguration inédite

Agro-industrie : Opalm, Camvert, Groupe Jean Fotso II, Sorac, la filière camerounaise de l’huile de palme entre dans une ère de reconfiguration inédite

Longtemps tenue par le duopole Socapalm-CDC, la filière camerounaise de l'huile de palme entre dans une ère de reconfiguration plus diversifiée. Sous l'impulsion d'une politique d'import-substitution assumée par l'État, quatre opérateurs privés d'envergure mobilisent plus de 320 milliards de FCFA pour combler un déficit structurel qui saigne la balance commerciale nationale. Portrait d'une révolution agro-industrielle en marche.

by Aloys Onana
0 comment

Le chiffre donne le vertige. Selon le ministre de l’Agriculture, Gabriel Mbaïrobe, avec des importations estimées à environ 100 milliards de FCFA chaque année, l’huile de palme figure parmi les produits qui déséquilibrent le plus la balance commerciale du Cameroun. Derrière cette hémorragie commerciale, une réalité industrielle têtue. Le Cameroun, pays de forêts équatoriales et de terres fertiles, n’arrive pas à produire suffisamment de cette matière grasse stratégique pour nourrir ses propres usines. Le pays importe chaque année entre 200 000 et 300 000 tonnes d’oléines d’huile pour compléter des besoins nationaux qui représentent plus de 100 milliards de FCFA. Un paradoxe économique qui n’est plus acceptable à mi-parcours de la Stratégie nationale de développement 2030 (SND30).

Des données officielles, notamment la Note de conjoncture économique du ministère des Finances, la production nationale d’huile de palme brute a chuté de 39,7 % au deuxième trimestre 2025, pour s’établir à 46 826 tonnes. Un recul brutal, conjuguant des aléas climatiques persistants et les limites structurelles des outils industriels hérités des années d’indépendance. Face à ce constat, l’État a choisi de jouer la carte du partenariat privé massif, en délivrant des cahiers des charges contraignants à de nouveaux opérateurs nationaux, dont les ambitions cumulées pourraient réécrire la cartographie de la filière.

Opalm, la méthode choc

Le premier acte fort de cette reconfiguration porte le nom d’Opalm. Après la signature, le 22 décembre 2025 à Yaoundé, de conventions d’investissement avec l’État camerounais, la société engage concrètement la mise en œuvre de son programme industriel, adossé à un investissement global de 45 milliards de FCFA pour la construction de cinq unités de transformation. La stratégie combine deux leviers : la reprise d’actifs existants et la construction neuve. En février 2026, la plantation d’Eséka a été cédée par la Socapalm à Opalm. Une opération qui transfère à la fois les infrastructures et les réseaux de collecte vers le nouvel entrant. Dans la foulée, le 8 avril 2026, le ministre Mbaïrobe a procédé à la pose de la première pierre d’une huilerie à Lengué, arrondissement de Mbanga, dans le Moungo. D’un coût de 9 milliards de FCFA, cette unité affiche une capacité de production de 25 000 tonnes d’huile de palme brute par an et prévoit la création de 340 emplois directs et indirects.

La portée économique dépasse le seul Opalm. Dans le cadre du cahier des charges signé en décembre 2025, Opalm s’engage à accompagner les producteurs dans la fertilisation et la régénération des plantations, grâce à la mise à disposition d’intrants et de semences à haut rendement. Les retombées pour les planteurs villageois du bassin d’Eséka sont estimées à 6 milliards de FCFA, et à plus de 11 milliards pour l’ensemble des zones couvertes par le programme. Selon le directeur général d’Opalm, Tarek Daoud, le déficit actuel d’huile de palme au Cameroun est de 300 000 tonnes, et le programme prévoit d’ajouter 108 000 tonnes aux capacités disponibles pour les industries locales, soit une réduction d’environ 50 %.

La voix de l’État dans cette dynamique est celle de Gabriel Mbaïrobe. Le ministre de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), présent à Lengué lors de la pose de première pierre de l’huilerie d’Opalm, a fixé le cap sans ambiguïté. « Le programme de la société Opalm apportera une valeur ajoutée non négligeable à notre agriculture », a-t-il déclaré, soulignant que cette initiative s’inscrit pleinement dans la stratégie gouvernementale d’import-substitution, visant à stimuler la production locale et à restaurer les équilibres extérieurs. Car le contexte macroéconomique commande l’urgence, le déficit commercial du Cameroun s’est creusé à 2 145,2 milliards de FCFA en 2025, en hausse de 23 % en glissement annuel, selon l’Institut national de la statistique.

Pour la campagne agricole 2026, le ministre a fixé des objectifs de production incluant 40 000 tonnes supplémentaires d’huile de palme, dans le cadre d’une année de consolidation axée sur l’augmentation de la productivité et l’accélération de la transformation structurelle du secteur. Il a également engagé des aménagements de champs de semences à Yoko et dans le bassin du Mbam-et-Kim, territoires qui ne sont pas étrangers aux projets des investisseurs privés. « Ces efforts visent à rendre opérationnelle la politique de substitution aux importations initiée en 2023 », a-t-il affirmé.

Camvert, le colosse du Sud

Dans la région du Sud, un autre géant monte en puissance. Porté par l’homme d’affaires Aboubakar al Fatih, Camvert déploie sur 60 000 hectares  entre Campo et Niété, ce qui se profile comme le plus vaste complexe palmier d’Afrique centrale. L’investissement global atteint 237 milliards de FCFA, mobilisés sous le régime d’exonérations fiscales et douanières de la loi de 2013 sur l’incitation aux investissements privés. Le projet est structuré autour d’une palmeraie industrielle de 50 000 hectares, entourée par des plantations communautaires, avec trois unités modulaires de transformation d’une capacité minimale de 60 000 tonnes par an d’huile de palme chacune. À plein régime, l’objectif est de mettre sur le marché 150 000 tonnes de CPO par an, accompagnées de 20 000 tonnes d’huile de palmiste.

Le projet ne se limite pas à la production. Réunis à Kribi en janvier 2026, Camvert et plusieurs parties prenantes de la commune de Campo ont tenu un atelier d’évaluation de la mise en œuvre des cahiers de charges, portant notamment sur la validation du dispositif du Fonds d’insertion socioprofessionnelle des jeunes de Campo, avec 17 projets retenus pour un financement global de près de 22 millions de FCFA. (Investir au Cameroun) Une démarche RSE qui témoigne des exigences croissantes de licence sociale dans un bassin de biodiversité sensible, frontalier avec le Parc national de Campo-Ma’an.

Fotso Jean II, l’intégration verticale comme réponse

La troisième offensive est celle du Groupe Fotso Jean II, déjà solidement positionné en aval de la filière à travers sa marque Star Oil et ses activités de raffinage. Sa stratégie est d’une logique implacable. Elle vise à sécuriser l’amont pour ne plus dépendre des aléas d’approvisionnement en matière première brute. Face à une insuffisance persistante d’huile de palme brute sur le marché national, le groupe projette d’étendre son dispositif industriel en développant une palmeraie de grande envergure pour sécuriser ses volumes et soutenir la croissance de ses activités. Un mémorandum d’entente signé le 27 mars 2026 avec le Minader officialise l’octroi d’une concession de 25 000 hectares dans la zone agro-écologique de Yoko, adossée à un investissement de 39,5 milliards de FCFA. L’objectif : alimenter directement la raffinerie de Douala du groupe, dont la capacité de traitement atteint 500 tonnes par jour.

Sorac-Nasco, le transformateur en embuscade

Dans ce tableau, Sorac SA, filiale du consortium Nasco Group, joue un rôle moins visible mais tout aussi déterminant. Transformateur industriel d’huile de table- oléine, savons, détergents- cette entreprise n’est pas un planteur au sens strict. Mais en intensifiant ses partenariats contractuels avec des acteurs planteurs, et en développant des réseaux de collecte directe auprès de petits planteurs indépendants, l’entreprise se positionne comme le maillon de valorisation qui maximise la valeur ajoutée locale. C’est précisément le chainon manquant entre une production en hausse et un marché de consommation finale structuré.

Ces quatre trajectoires- sans oublier le puissant apport de la Socapalm- dessinent collectivement un écosystème inédit pour la filière camerounaise. Les 320 milliards de FCFA engagés ne représentent pas seulement des flux de capitaux. Ils signifient des milliers de kilomètres de pistes de collecte ouvertes, des semences à haut rendement accessibles aux planteurs villageois, des capacités de transformation qui éviteront à l’économie nationale de brader sa matière première vers les pays voisins. Ainsi, font remarquer des acteurs du secteur, la compétition qui s’annonce constitue une réinitialisation salutaire  à condition que les cahiers des charges signés avec l’État soient rigoureusement appliqués, et que les tensions foncières inhérentes à toute expansion agro-industrielle en forêt dense soient gérées avec la rigueur sociale qu’elles exigent. Ça, c’est gérable par l’Etat central.

You may also like

Leave a Comment

Economie du Cameroun

Bulletin d'Information

Articles Récents

@2022 – Tous Droits Réservés. Conçu et Developpé par DesignItechs