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Visite apostolique : à Bamenda, le Pape Léon XIV appelle à une conversion radicale face aux logiques de guerre

Dans la cathédrale Saint-Joseph, le Souverain Pontife a prononcé un discours saisissant devant la communauté meurtrie de Bamenda, dénonçant l'économie des armes et célébrant la résistance silencieuse des artisans de paix.

by EDC
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Il y a des discours qui ne ressemblent à aucun autre. Celui prononcé ce jeudi 16 avril 2026 dans la cathédrale Saint-Joseph de Bamenda, au cœur d’une région du Cameroun endeuillée par des années de crise anglophone, en est un. Devant une assemblée de chrétiens, de musulmans, de femmes engagées et de responsables religieux réunis autour d’un même désir de réconciliation, le Saint-Père a livré une parole à la fois prophétique et rigoureusement lucide sur les mécanismes qui perpétuent la violence dans les sociétés contemporaines.

Le ton est posé dès les premières minutes. Le Pape ne vient pas en observateur extérieur. il vient, dit-il, constater que c’est la communauté elle-même qui « annonce la paix au monde entier ». Mais derrière cet éloge, le discours déroule une analyse économique d’une rare franchise pour une parole pontificale en contexte de visite pastorale. « Il faut des milliards de dollars pour tuer et dévaster, mais on ne trouve pas les ressources nécessaires pour soigner, éduquer et relever », affirme-t-il sans circonlocutions.

Une équation implacable, que connaissent bien les économistes du développement. Les flux financiers vers l’armement dans les zones de conflit coexistent structurellement avec la pénurie chronique de financement des services publics essentiels. Le Pape nomme également le mécanisme d’extraction qui sous-tend ces conflits, ceux qui « dépouillent votre terre de ses ressources investissent généralement une grande partie des profits dans les armes », instituant ainsi une « spirale de déstabilisation et de mort sans fin ».

 Cette lecture n’est pas sans rappeler les travaux de nombreux économistes critiques sur la malédiction des ressources naturelles dans les pays en développement. Elle prend ici une dimension morale. C’est « une perversion de la création de Dieu », un « monde à l’envers » que toute conscience honnête doit dénoncer.

Face à cette logique mortifère, le Souverain Pontife n’oppose pas une spiritualité de l’élévation, mais un paradigme concret, la fraternité. « Le monde est détruit par quelques dominateurs et maintenu sur pied par une myriade de frères et sœurs solidaires », dit-il. Cette formulation n’est pas inoffensive. Elle renverse la grille d’analyse dominante, qui tend à surestimer le poids des acteurs de pouvoir et à invisibiliser l’économie informelle du soin, de l’enseignement, de la reconstruction quotidienne.

Le Pape cite explicitement les femmes, laïques et religieuses qui accompagnent les personnes traumatisées par la violence : un travail « immense, invisible, quotidien », exposé au danger, et pourtant absent des grandes comptabilités nationales. Économiquement marginalisé, ce travail est théologiquement central dans le discours pontifical.

Ce qui frappe également dans ce discours, c’est la reconnaissance appuyée d’un fait rare à savoir, la crise a rapproché chrétiens et musulmans de la région au point de les conduire à fonder ensemble un Mouvement pour la paix. Le Pape salue cet « œcuménisme de terrain » avec une émotion non dissimulée : « En combien d’endroits sur terre j’aimerais que cela se produise ainsi ! » Reprenant les mots de l’Imam présent dans l’assemblée, il rend grâce que la crise n’ait « pas dégénéré en guerre religieuse ». Cette convergence interreligieuse, souvent perçue comme un idéal théorique, devient ici un modèle institutionnel concret, susceptible d’inspirer d’autres contextes de post-conflit.

S’appuyant sur l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium de son prédécesseur le Pape François, le Saint-Père rappelle que chaque croyant est « une mission sur cette terre », non un acteur parmi d’autres, mais un être constitutionnellement orienté vers l’autre. À Bamenda, cette théologie de la mission se traduit en actes économiques, sociaux et politiques : soigner, éduquer, reconstruire, médiatiser. « C’est la révolution silencieuse dont vous êtes les témoins », conclut-il, avant de lancer à l’assemblée un appel à marcher « ensemble, toujours ensemble ». Un discours court, dense, et qui résonnera longtemps au-delà des montagnes camerounaises.

Discours intégral de Sa Sainteté le pape Léon XIV à Bamenda, 16 avril 2026

Très chères sœurs et très chers frères,

C’est une joie pour moi d’être parmi vous dans cette région meurtrie. Et comme vos témoignages viennent de le montrer, toute la douleur qui a submergé votre communauté rend aujourd’hui plus forte encore cette certitude : Dieu ne nous a jamais abandonnés ! En Lui, dans sa paix, nous pouvons toujours recommencer !

L’archevêque rappelait la prophétie qui proclame : « Qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds de celui qui annonce la paix ! » (Is 52, 7). Il saluait ainsi ma venue parmi vous, mais je voudrais maintenant répondre : combien vos pieds sont beaux eux aussi, couverts de la poussière de cette terre ensanglantée, mais fertile, de cette terre outragée, mais riche en végétation et généreuse en fruits. Ce sont les pieds qui vous ont menés jusqu’ici et qui, malgré les épreuves et les obstacles, vous ont maintenus sur les chemins du bien. Je vous remercie, car – c’est vrai ! – je suis ici pour annoncer la paix, mais je constate d’emblée que c’est vous qui l’annoncez au monde entier et à moi. En effet, comme vient de le rappeler l’un de vous, la crise qui a bouleversé ces régions du Cameroun a rapproché plus que jamais les communautés chrétiennes et musulmanes, à tel point que vos chefs religieux se sont unis et ont fondé un Mouvement pour la paix, à travers lequel ils cherchent à servir de médiateurs entre les parties adverses.

En combien d’endroits sur terre j’aimerais que cela se produise ainsi ! Heureux les artisans de paix ! Malheur, en revanche, à ceux qui détournent les religions et le nom même de Dieu à leurs propres fins militaires, économiques et politiques, entraînant ce qui est saint dans ce qu’il y a de plus sordide et de plus sombre. Oui, chers frères et sœurs, vous qui avez faim et soif de justice, vous qui êtes pauvres, miséricordieux, doux et purs de cœur, vous qui avez pleuré, vous êtes la lumière du monde ! (cf. Mt 5, 3-14). Bamenda, tu es aujourd’hui la ville sur la montagne, resplendissante aux yeux de tous ! Frères et Sœurs, soyez à jamais le sel qui donne du goût à cette terre. Ne perdez pas votre saveur, dans les années à venir non plus ! Chérissez ce qui vous a rapprochés et ce que vous avez partagé durant ces heures de larmes. Soyez l’huile qui se répand sur les blessures humaines.

À cet égard, je tiens à remercier toutes les personnes – en particulier les femmes, laïques et les religieuses – qui prennent soin des personnes traumatisées par la violence. C’est un travail immense, invisible, quotidien et, comme l’a rappelé Sœur Carine, exposé au danger. Les seigneurs de la guerre font semblant de l’ignorer, mais il suffit d’un instant pour détruire, alors qu’une vie entière ne suffit souvent pas pour reconstruire. Ils font semblant de fermer les yeux sur le fait qu’il faut des milliards de dollars pour tuer et dévaster, mais qu’on ne trouve pas les ressources nécessaires pour soigner, éduquer et relever. Ceux qui dépouillent votre terre de ses ressources investissent généralement une grande partie des profits dans les armes, dans une spirale de déstabilisation et de mort sans fin. C’est un monde à l’envers, une perversion de la création de Dieu que toute conscience honnête doit dénoncer et rejeter, en choisissant ce revirement à 180 degrés – la conversion – qui conduit dans la direction opposée, sur la voie durable et riche de la fraternité humaine. Le monde est détruit par quelques dominateurs et maintenu sur pied par une myriade de frères et sœurs solidaires ! Ils sont de la descendance d’Abraham, innombrables comme les étoiles du ciel et les grains de sable sur la plage de la mer. Regardons-nous dans les yeux : nous sommes déjà ce peuple immense ! La paix n’est pas à inventer : elle est à accueillir, en accueillant notre prochain comme un frère ou comme une sœur. Personne ne choisit ses frères et sœurs : nous devons simplement nous accueillir les uns les autres ! Nous formons une seule famille et habitons la même maison, cette merveilleuse planète dont les cultures anciennes ont pris soin pendant des millénaires.

Le Pape François, dans son Exhortation apostolique Evangelii gaudium, a écrit quelque chose qui m’est revenu à l’esprit en écoutant vos paroles : « La mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde » (n. 273).

Chers frères et sœurs de Bamenda, c’est avec ces sentiments que je suis parmi vous ! Servons la paix ensemble ! « Il faut se reconnaître comme marqués au fer rouge par cette mission d’éclairer, de bénir, de vivifier, de relever, de guérir, de libérer. C’est là que se révèlent l’infirmière dans l’âme, l’enseignant dans l’âme, le politicien dans l’âme, ceux qui ont décidé au plus profond d’eux-mêmes d’être avec les autres et pour les autres » (ibid.). Ainsi, mon bien-aimé prédécesseur nous a-t-il exhortés à marcher ensemble, chacun dans sa propre vocation, en élargissant les frontières de nos communautés, avec le pragmatisme de ceux qui commencent par leur travail sur le lieu où ils se trouvent pour en arriver à un amour du prochain, qui que ce soit et où que ce soit. C’est la révolution silencieuse dont vous êtes les témoins ! Comme l’a dit l’Imam, rendons grâce à Dieu que cette crise n’ait pas dégénéré en guerre religieuse, et que nous essayions encore de nous aimer les uns les autres ! Allons de l’avant sans nous lasser, avec courage, et surtout ensemble, toujours ensemble !

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