À leur tête, Nathalie Moudiki et une équipe d’experts avançaient dans les allées d’un atelier industriel de plusieurs milliers de mètres carrés, guidés par les responsables du site. Les gestes de leur hôte, bras tendu vers les équipements, signalaient les différentes étapes de fabrication déjà franchies. Dehors, face à des modules d’une hauteur d’homme, la délégation s’arrêtait, observait, interrogeait. À quelques mètres de là, une conduite de plusieurs mètres de diamètre attendait sur son chariot de transport, pièce gigantesque d’un puzzle industriel dont l’assemblage final se fera sur la façade maritime camerounaise, à Kribi.
La délégation est revenue de cette visite visiblement convaincue. Et pour cause, le planning des travaux est jusqu’ici respecté, la fabrication des modules se poursuit pour un assemblage dans les délais convenus, et la mise en fonctionnement suit la trajectoire prévue. Dans un secteur où les retards se comptent souvent en années, ce constat mérite d’être souligné.

Cstar- Compagnie Stratégique de Transformation et de Raffinage- n’est pas un projet isolé. Il s’inscrit explicitement dans la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30), la feuille de route macroéconomique du Cameroun qui repose sur trois piliers convergents : la transformation structurelle de l’économie, l’accélération de l’industrialisation et la création d’emplois durables, prioritairement pour la jeunesse. Ce cadre de référence n’est pas qu’une caution politique ; il traduit une vision qui traverse l’ensemble de l’architecture du projet.
Constitué d’une raffinerie couplée à un dépôt stratégique de produits pétroliers, Cstar est né de l’initiative de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), en partenariat avec Ariana Energy, le Consortium RCG et Tradex. Sa création intervient six ans après l’incendie qui avait paralysé l’unique raffinerie du pays en mai 2019, un événement qui avait mis en lumière la vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en produits raffinés et relancé le débat sur la souveraineté énergétique du Cameroun.
En relançant le raffinage sur son sol, le Cameroun rompt avec un modèle extractif fondé sur l’exportation de matières premières brutes vers des raffineries étrangères. La réflexion gouvernementale s’appuie sur une idée centrale ; « une économie ne se développe pas en exportant ce qu’elle extrait, mais en maîtrisant ce qu’elle transforme. » C’est une logique déjà adoptée par plusieurs nations pétrolières, et que Cstar entend désormais incarner à l’échelle camerounaise.
La modularisation, un pari technologique gagnant
Ce qui rend Cstar singulier, au-delà de son ambition, c’est la méthode retenue pour sa construction. La technologie modulaire. Cette approche consiste à fabriquer en usine des unités complètes qui sont ensuite transportées sur le site pour y être assemblées. C’est précisément ce que la délégation est allée observer sur le terrain, des modules en cours de production, testés en atelier avant leur expédition, dans un environnement de fabrication contrôlé qui garantit un niveau de qualité élevé avant même l’installation finale.
Le principe repose sur une logique industrielle proche de l’assemblage. Au lieu d’ériger toute l’installation sur site de manière continue, le projet est découpé en modules spécialisés : distillation, traitement, stockage, systèmes électriques, utilitaires. Les travaux de fabrication et les travaux de préparation du site peuvent ainsi être conduits en parallèle, ce qui comprime les délais et optimise les ressources.
Plusieurs études industrielles avancent des réductions de délais pouvant atteindre 20 à 50 % par rapport à des procédés de construction conventionnels. Les besoins en main-d’œuvre spécialisée sur site diminuent, la sécurité s’améliore- « une grande partie des travaux à risque est réalisée en atelier plutôt que sur le site final »- et la qualité est plus facile à maîtriser. Des groupes d’ingénierie de premier rang comme Honeywell UOP, Technip Energies, McDermott ou Worley ont développé des solutions intégrées dans ce sens, capables de livrer des unités complètes prêtes à être raccordées directement sur le terrain.

Une solution éprouvée en Afrique
La modularisation n’est pas une expérimentation. Elle a déjà fait ses preuves sur le continent. Au Nigeria, la raffinerie Dangote a intégré des milliers de modules préassemblés en provenance de plusieurs pays. Dans le delta du Niger, des mini-raffineries modulaires comme WalterSmith ou Duport Midstream ont été développées pour répondre à la demande locale. En Angola, le projet de Cabinda mise sur une montée en puissance progressive grâce à des unités modulaires. En Afrique de l’Est, au Kenya et en Ouganda, des installations de faible capacité visent à alimenter les marchés locaux sans attendre des chantiers pluriannuels.
Pour les pays d’Afrique centrale, dont les infrastructures imposent des contraintes logistiques réelles, ce mode de construction présente des avantages documentés. Il réduit les travaux de chantier, accélère le démarrage de la production et s’adapte à des contextes où les moyens humains et matériaux sur site ne sont pas toujours disponibles en quantité suffisante. Le transport des modules peut certes se révéler coûteux et complexe selon les limitations routières et portuaires, et la taille des équipements reste conditionnée par ces contraintes logistiques, ce qui impose une conception très rigoureuse dès les premières phases. Kribi, port en eau profonde connecté à un réseau routier en développement, offre à cet égard un point d’entrée favorable.
Un projet comme Cstar ne se mesure pas seulement en capacité de raffinage. Son impact se lira également sur le tissu économique et social du pays. La création d’emplois directs et indirects, la montée en compétences de techniciens camerounais, le développement de sous-traitants locaux, autant de retombées qui transforment une installation industrielle en levier de développement durable. Sur ce point, la SND30 est explicite : l’industrialisation du pays passe par des projets qui ancrent localement la création de valeur, et non par des infrastructures qui se contentent d’extraire des ressources brutes pour les exporter.
À l’échelle régionale, une raffinerie opérationnelle à Kribi positionnerait le Cameroun comme un fournisseur potentiel pour les pays enclavés de la sous-région- Tchad, République centrafricaine, Guinée Equatoriale, Congo, Gabon, Cameroun- dont la dépendance aux importations de produits raffinés représente un poste de dépenses considérable. Ce positionnement s’inscrit dans une géopolitique énergétique que Yaoundé travaille à construire depuis plusieurs années.
Les travaux de déforestation et de terrassement du site avancent dans le timing fixé. Les aspects techniques et financiers du projet progressent normalement, selon les informations disponibles. La visite de terrain de Nathalie Moudiki et de sa délégation était une étape de vérification, et elle a été rassurante. Dans un pays où les grands projets peinent souvent à tenir leurs calendriers, Cstar semble, pour l’heure, tenir ses promesses.



