Il est dix heures passées quand notre équipe entre dans la zone. Le bruit précède la visite. Des dizaines de groupes électrogènes tournent en continu, certains alignés sous des abris de tôle, d’autres posés à même le sol entre deux hangars. L’odeur de gasoil brûlé colle aux murs des ateliers. Dans une savonnerie qui emploie une troicentaine d’ouvriers, le responsable de la production montre le registre de consommation de carburant. « Nous carburons deux groupes en alternance depuis quinze jours, l’un de 200 KVA pour la production, l’autre pour les bureaux. La facture de gasoil dépasse 350 000 FCFA certains jours, sans compter la maintenance qui suit forcément une utilisation aussi intensive. »
Plus loin, une unité de transformation du bois tourne au ralenti. Les scies à ruban, gourmandes en puissance de démarrage, ne peuvent plus fonctionner simultanément. Le contremaître explique que la production a chuté de moitié. « On rationne les machines. On ne peut pas lancer deux scies en même temps sans faire sauter le groupe. Les commandes s’accumulent, les clients commencent à partir voir ailleurs. »
À l’hôtel qui borde la voie principale, le service minimum s’organise pièce par pièce. La climatisation reste coupée dans les couloirs et les salles communes, réservée aux seules chambres occupées. Le gérant reçoit debout, ventilateur à la main. « Nous avons dû annuler deux séminaires cette semaine. Un client d’affaires ne réserve pas une salle sans climatisation garantie. Le groupe couvre l’essentiel, pas le confort qu’on doit à une clientèle qui paie pour ça. »
La boulangerie du carrefour tourne elle aussi en mode dégradé. Le four électrique cède la place au four à gaz pour économiser le carburant du groupe, réservé au pétrin et à la chambre froide. « La chambre froide ne s’arrête jamais, sinon on perd tout le stock de beurre et de levure. C’est notre priorité absolue, avant même l’éclairage du magasin », indique la gérante.
Dans une agence bancaire installée en bordure de zone, les guichets automatiques fonctionnent, mais le climatiseur de la salle serveurs tourne seul sur onduleur, coupé du reste du bâtiment. Un responsable d’agence, sous couvert d’anonymat, évoque un surcoût mensuel qui dépasse le budget carburant habituel de l’année. Même constat dans une structure de microfinance voisine, où les opérations de dépôt continuent au ralenti, les ordinateurs de guichet redémarrant plusieurs fois par jour à chaque bascule du groupe.
La concession automobile, en bout de zone, présente le tableau le plus visible de l’arrêt partiel. L’atelier de diagnostic électronique, qui exige une alimentation stable, reste fermé aux réparations les plus techniques. « On ne branche pas une valise de diagnostic sur un groupe qui varie en tension, on risque d’endommager l’électronique du véhicule », précise un chef d’atelier.
Pour ces industriels, nous avons saisi la SOCADEL à plusieurs reprises depuis le début de la panne, par courrier et par les canaux habituels de réclamation. ». Aucune intervention technique n’a, à ce jour, rétabli l’alimentation de la zone. Un responsable d’une entreprise du secteur agroalimentaire, qui évalue son surcoût quotidien à plus de 400 000 FCFA, résume l’exaspération collective. « On paie une double facture, celle qu’on ne consomme plus au réseau et celle du gasoil qu’on brûle pour continuer à exister. Personne ne nous dit quand ça va changer. »
Le passif financier de la SOCADEL éclaire cette impuissance opérationnelle. Créée le 4 mai 2026 par décret présidentiel en remplacement d’Eneo, l’entreprise hérite d’un encours de dette proche de 850 milliards de FCFA. Le plan de restructuration 2026-2028 du ministère de l’Eau et de l’Énergie chiffre à 13 milliards de FCFA l’écart mensuel moyen entre les recettes collectées et les dépenses à couvrir. La facturation mensuelle réelle s’établit à 40 milliards de FCFA, pour un recouvrement effectif de 31 milliards face à des charges décaissables proches de 44 milliards. Le taux global de recouvrement ressort à 77,5%.
Les grands comptes industriels, catégorie à laquelle appartiennent les entreprises de la zone de la Dibamba, pèsent directement dans ce déséquilibre. Les états financiers de la Société nationale de transport de l’électricité (Sonatrel) arrêtés au 31 décembre 2025 chiffrent à 273 milliards de FCFA la dette de la SOCADEL envers le transporteur. Les autres clients raccordés au réseau de transport, producteurs indépendants et grands consommateurs industriels compris, cumulent environ 40,46 milliards de FCFA d’impayés supplémentaires. Alucam, principal producteur d’aluminium du pays, figure au deuxième rang des débiteurs de la Sonatrel avec un encours de 13,5 milliards de FCFA. L’État a dû injecter 20 milliards de FCFA en mai 2026 pour éponger la dette d’Alucam envers la SOCADEL, un mécanisme de subvention directe qui traduit l’interdépendance financière des grands industriels publics et parapublics du secteur électrique.
Ce cumul d’impayés entre grands comptes prive la SOCADEL des marges de manœuvre nécessaires pour intervenir sur des zones comme la Dibamba, où les industriels, eux, continuent de payer leur abonnement tout en finançant, sur fonds propres, leur propre production de secours. La zone industrielle qui porte le même nom que l’ancienne centrale de production paie aujourd’hui, sur le terrain, le prix de cette fragilité structurelle, aggravée depuis l’instabilité des capacités de production des centrales de Kribi et de Dibamba du réseau interconnecté sud.
