La décision a fait du bruit dans les travées de l’Assemblée générale de la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm) tenue le 29 mai à Douala. Le conseil d’administration avait validé la vente de l’usine et des plantations d’Eséka au groupe Opalm, et pour une partie des actionnaires, c’était un renoncement stratégique. Mais le directeur général Frédéric Auge n’a pas laissé le doute s’installer. Avec une franchise désarmante, il a mis les choses au clair. « Si on décide de céder, c’est dans notre intérêt. C’est tout. On n’aurait pas accepté de céder si ce n’était pas un bon deal. Point. »
Derrière cette formule sans ambiguïté, se cache une réalité industrielle que les chiffres ne sauraient nier. L’usine d’Eséka, construite en 1969, accusait plus d’un demi-siècle d’existence. La remettre à niveau exigeait des investissements considérables. « Il faut la mettre à jour, ou bien vous trouvez quelqu’un qui est intéressé, qui vous fait une proposition, vous discutez pour essayer d’avoir une plus-value, et vous allez vous concentrer sur ce que vous savez faire le mieux, et qui va rapporter immédiatement », a développé le DG devant les actionnaires. La logique est implacable : plutôt que d’immobiliser des capitaux sur un site en fin de cycle, réorienter les ressources vers les cinq autres plantations du groupe pour en maximiser les rendements.
Et c’est précisément l’opportunité que la Socapalm a su saisir. Comme l’a rappelé Frédéric Auge, une offre ne passe parfois qu’une seule fois. « Vous avez un partenaire qui a appris que vous réfléchissez, et il vient. Vous vous dites, j’accepte ou je n’accepte pas. Certaines offres passent une seule fois. Si vous ne les saisissez pas, vous n’êtes pas sûr que vous allez vous retrouver. »
Le repreneur, Opalm, n’est pas un inconnu du secteur. Fin 2025, la société a signé deux conventions d’investissement avec le gouvernement camerounais pour un montant total de 45 milliards de FCFA, portant sur la construction de cinq usines de transformation à travers les régions du Littoral, du Centre et du Sud. L’acquisition d’Eséka n’est donc pas un coup isolé, mais le premier acte concret d’un programme industriel d’envergure. Alors qu’Opalm avait initialement prévu de construire une usine ex-nihilo dans le Nyong-et-Kellé, le rachat de l’outil existant de la Socapalm lui permet de gagner un temps précieux. L’objectif affiché est d’ailleurs ambitieux : tripler les capacités de production du site.
Cette ambition fait écho aux besoins criants du marché national. Abdoul Karim Ayatou Well, représentant de l’État au conseil d’administration de la Socapalm, a recentré le débat sur l’essentiel. « Nous importons globalement au Cameroun entre 135 000 et 150 000 tonnes d’huile à l’année. S’il y a d’autres investisseurs en mesure de produire l’huile, ça ne peut être que dans l’intérêt de notre pays. » Et d’invoquer le concept d’import-substitution, cheval de bataille de l’administration camerounaise. « Si nous produisons localement suffisamment pour nos populations, nous n’aurons plus besoin d’importer. »
Le directeur général d’Opalm, Tarek Daoud, a d’ailleurs, en son temps, chiffré cet enjeu lors de la signature de la convention en décembre 2025. Le déficit actuel d’huile de palme au Cameroun atteint 300 000 tonnes, et le programme Opalm entend augmenter de 108 000 tonnes les capacités disponibles pour les industries locales, soit une réduction du déficit d’environ 50 %.
Un deal propre, une transition assumée
Au-delà de la logique financière, la Socapalm a veillé à ce que cette cession ne se fasse pas au détriment de ses employés. L’ensemble du personnel en service a été transféré chez Opalm, avec maintien intégral des droits acquis, de l’ancienneté, des fonctions et des avantages sociaux. Une prime de transition a également été versée aux employés.
Le DG Frédéric Auge est formel. La Socapalm n’abandonne pas la production nationale, elle la soutient autrement. « Ce que nous souhaitons in fine, c’est que le repreneur continue de développer de manière à ce que le gap de 135 000 tonnes soit produit. Pendant que nous, on va se développer aussi pour augmenter nos quantités, lui aussi va augmenter ses quantités, et donc va réduire le gap. »
Pour la Socapalm comme pour Opalm, cette cession constitue une opportunité de développement partagé, fondée sur la confiance, la stabilité sociale et l’ambition commune de contribuer à une filière palmier à huile plus structurée, mieux régulée et créatrice de valeurs pour le Cameroun.
Que les actionnaires se rassurent, conclut Frédéric Auge. « Quand on cède une plantation qui n’était plus rentable, on verra les résultats dans les exercices qui viennent. D’ici à un an, on se retrouvera et on aura un peu de baume au cœur. »



